Flèche Bulletin numéro 8
Septembre1965

 Raoul Germond

 

 

JÉRÉMIE BABINET, COMMISSAIRE DU POUVOIR EXÉCUTIF.

L'abbé Dubois, expliquant pourquoi l'abbé Recoquillé avait quitté Mauzé à l'époque de la terreur pour se réfugier dans le Limousin, son pays natal, dit qu'"il était intimidé par le voisinage d'un terroriste fameux qui, de sa terre seigneuriale d'Usseau, faisait trembler tous les nobles et prêtres d'alentour".

On sait qu'un vaste filet, aux mailles serrées, de patriotes, de "purs", ou soi-disant tels, couvrait alors le pays. Dans chaque canton, un commissaire du Pouvoir Exécutif (l'œil de Paris, si l'on veut) surveillait la population et l'Administration. Le commissaire du Pouvoir Exécutif près l'Administration du canton de Mauzé fut longtemps Jérémie Babinet que nous trouvons en fonctions le 16 ventôse de l'an 3, quand on procède à l'inventaire des meubles du château du Grand-Breuil. Fait remarquable, il n'habitait pas Mauzé, mais Usseau. Après tout, il est possible que les gens d'Usseau aient été d'esprit plus révolutionnaire que ceux de Mauzé.

C’est évidemment de lui que parle l'abbé Dubois; mais il ne le nomme même pas. Que savait-il de lui ? Il est bien regrettable qu'il ne nous ait laissé aucun renseignement sur le personnage.

Jérémie Babinet était né à Poitiers, second fils de Jacques -Louis Babinet, sieur des Touches, qui fut conseiller au Présidial, et de Louis-Bénigne Mathé (1). Son frère aîné, mort sans enfants en 1788, fut, comme le père, conseiller au Présidial. On lit dans le Beauchet-Filleau que Jérémie s'engagea au service militaire à l'âge de 17 ans. Puis, bachelier de la Faculté des Lettres, il fut abbé de 1776 à 1780. Il retourna à l'armée en 1783 et y resta jusqu'à son mariage (21 novembre 1785) avec Louise-Françoise de la Rade, sa cousine. Ce bref résumé d'une carrière qui dut être assez mouvementée ne permet pas de lire entre les lignes. Comment savoir si le cadet agissait sous la contrainte ou de son plein gré, s'il croyait y obéir à un appel ou s'il était seulement mu par l'ambition.

Voici deux ou trois documents qui éclairent le personnage - disons plus exactement le personnage qu'il devint par la suite - d'un jour vraiment peu favorable. Le premier, qui provient des Archives Nationales, est une lettre adressée au Directoire Exécutif de l'Assemblée Nationale par un citoyen qu'indignaient les procédés du commissaire Babinet.

Citoyens,
Plusieurs individus me chargent de vous exposer la vérité suivante. Les trop communes injustices que causent journellement le citoyen Babinet, commissaire du Pouvoir Exécutif près le canton de Mauzé, envers tous ceux contre qui il a de la haine m'obligent de vous exposer qu'il a deux parents émigrés dont l'un est un appelé Demarit, son beau-frère pour être marié avec sa sœur, et l'autre un appelé Larade, cousin de sa femme et ci-devant seigneur de Mauzé.

L'article 2 de la loi du 3 brumaire an 4, n° 1193, dit expressément que tous ceux qui ont des parents sur une liste d'émigrés sont exclus jusqu'à la paix générale de toutes fonctions législatives, administratives, municipales, etc...

Le dit Babinet devait donc donner sa démission dans les ving quatre heures de la publication de cette loi, ce qu'il n'a point fait. Au contraire, il a toujours exercé et exerce journellement ses fonctions.

Si on entrait en quelques détails sur cet exercice, on ferait voir qu'il n'écoute que sa passion et non la justice, Pour le prouver on se contentera de dire que, dans une assemblée primaire tenue à Mauzé, il pensa organiser un meurtre par le soulèvement de tout le peuple qui la composait. Plainte en fut portée au Département des Deux-Sèvres, elle fut renvoyée devant le juge de paix qui condamné le dit Babinet a l'amende et lui fit défense de récidiver.

Le dit Babinet souleva une contestation à Usseau, lieu de sa demeure, contre le ci-devant greffier du dit Usseau. Babinet menaça son adversaire de son pistolet; et sauf un particulier nommé Cubeau, maçon de son métier, qui se trouva spectateur, ses menaces auraient été suivies d'effet. Il a fait de même, depuis, à un citoyen appelé Limousin, de la commune de Cram. On n'en finirait pas si on rapportait tous les traits ignominieux qu'il a commis et on peut dire avec vérité que c'est un homme dangereux et qu'il ne mérite aucune fonction publique.

Ce considéré, citoyens, vous plaise imposer votre autorité et juger de dit Babinet suivant la Loi, Salut et fraternité.

Signé : Rouhault.

À Niort, le 30 floréal, 6ème année de la République.

Deux autres documents provenant des archives de Me Deboneuil, notaire à Mauzé, concernent la vie privée de Jérémie Babinet, L'un est un codicille rédigé par la citoyenne Babinet : "Je veux, écrit-elle, par le présent codicille, reconnaître les soins et attentions qu’a eu pour moi Angélique Busseau, fille de Marc-Antoine Busseau et d'Angélique Larade, qui ne m'a point abandonnée depuis ma maladie .., Mon intention est qu'après mon décès, ma garde-robe, linge, vêtements, bijoux, reconnus à mon usage appartiennent en toute propriété à la dite citoyenne Angélique Busseau, au lieu d'être à mes nièces… Telle est ma volonté, Fait, écrit et signé de ma main, le 6 germinal, an neuvième de la République.

Signé : Françoise Larade, femme Babinet.

L'autre document est un contrat de mariage entre Jérémie Babinet, veuf de Françoise Larade, et la dite Angélique. On va sans doute faire remarquer qu'il n'y a rien d'immoral dans ce remariage d'un veuf avec la personne qui a soigné sa femme avec dévouement. Il n'y aurait là, en effet, absolument rien d'immoral si le rapprochement des dates et certaine déclaration figurant au contrat ne venaient apporter quelques précisions gênantes pour les intéressés.

"En cet endroit, lisons-nous, les dits Jérémie Babinet et Angélique Busseau, futurs époux ont déclaré qu'après des liaisons intimes qui ont existé entre eux, il en est résulté que la dite citoyenne a accouché le 29 floréal dernier d'un enfant mâle reconnu par les dits Babinet et Angélique Busseau pour être le fruit de leurs œuvres et leur appartenir, et qui a été inscrit le même jour sur les registres de naissance d'Usseau sous les nom et prénoms d'Achille-Jérémie Babinet (1).

Le codicille est du 6 germinal, la naissance de l'enfant du 29 floréal suivant et le mariage du 28 prairial. Germinal, floréal, prairial... Tout commentaire est superflu.

On droit voir les signes d'intelligence qu'échangeaient Jérémie et sa maîtresse, tandis que l'épouse mourante- soupçonnait-elle, connaissait-elle la vérité ?- laissait tomber la plume après avoir, péniblement, écrit le codicille sous la dictée probable de son mari.

La vie privée du citoyen commissaire n'était sans doute pas plus édifiante que sa vie publique.

 Raoul Germond.

(1)Beauchet-Filleau: Dictionnaire historique des familles de l'ancien Poitou.

(2) Achille-Jérémie Babinet est mort le 27 Juillet 1830, célibataire.