Flèche Bulletin numéro 8
Septembre1965

 Raoul Germond
Louis Fradin

 

 

DÉCOUVERTE D'UNE LITRE DANS L’ÉGLISE ST PIERRE.

Depuis quelques mois, on peut voir, dans l'église St Pierre de Mauzé, au-dessus de la plaque commémorative des Morts de la Grande Guerre, une peinture ancienne mise à jour au hasard d'un nettoyage. C'est une bande noire d'environ 0,50 m de longueur, portant à chacune de ses extrémités un écusson armoire dont les couleurs et les motifs, à vrai dire un peu ternes et effacés, sont tout de même encore faciles à identifier.

Dans de très nombreuses églises, en particulier dans les églises de Saintonge, on voit des peintures semblables qui entourent tout l'édifice, ou au moins le chœur. Ces peintures, qui se nomment des "litres" sont ainsi définies par un dictionnaire de droit publié en 1779 : "Litre est une trace de peinture, de largeur d'un pied et demi, ou de deux au plus, de couleur noire, qui entoure le corps d'une chapelle ou église, à l'honneur, mémoire et signe de deuil du Patron de l'église, ou du seigneur du lieu, sur laquelle trace sont peintes en divers endroits les armoiries du défunt."

L'étymologie du mot "litre" est très discutée. Lettré le rattache au bas-latin litra, listra (provençal = listre) qui signifie lisière, bordure, mais le “Commentaire sur l'usance de saintes: "(1722) indique, comme origine, le mot littura qui signifie peinture, tandis que l'auteur du dictionnaire de droit précité nous donne un avis réservé que nous suivrons très volontiers : "Les Auteurs ne conviennent pas sur l'étymologie du mot litres, ni pour quelle raison les ceintures funèbres sont appelées de ce nom; mais comme cette question est plus importante, je ne m'y arrêterai point."

Quoi qu'il en soit, toujours d’après le même auteur, "litre est un des premiers droits honorifiques qu'eut les Seigneurs Patrons et les Seigneurs Hauts Justiciers dans les églises qu'ils ont fondées, ou qui sont de leurs seigneuries."

Cela paraît très net, d'autant plus que le Patron est ainsi défini : "celui qui a fondé, bâti, ou doté une église". Mais si nous lisons les trois pages de commentaires qui suivent ces définitions, nous y trouvons plusieurs cas spéciaux ou exceptions, dont voici un exemple : "le droit de patronage (et de présentation) cesse dans les églises conventuelles" Néanmoins les Fondateurs et Patrons ne laissent pas de jouir de certains honneurs, comme d'avoir litre et ceinture funèbre ;  mais ces droits et honneurs ne sont pas accordés aux seigneurs hauts-justiciers, d'autant que les Magistrats n'ont aucun droit ni aucune juridiction dans les églises conventuelles."

Il ne faut donc pas s'étonner, dans ces conditions Si, le 19 avril 1707 (1) les Feuillants de Poitiers firent signifier à Philippe de Valois, marquis de Villette, maréchal de camp des armées du roi, inspecteur général de cavalerie et baron de Mauzé, un acte d'opposition motivé sur ce qu'on avait peint la armes et écussons de feu Mr. le Marquis de Mursay, lieutenant général des armées navales du roi et de Madame la Marquise, son épouse, en forme de "listré“ (sic) dans l’intérieur de l'église conventuelle de St Pierre de Mauzé et qu’on se disposait de peindre les mêmes armes à l'extérieur de ladite église, ne pouvant souffrir une entreprise aussi mal fondée."

Quelle fut la suite donnée à cette demande des Feuillants ? Nous l'ignorons. Et sur quoi pouvaient-ils s'appuyer ? En fait, par suite de la sentence arbitrale rendue le 12 décembre 1689 par Mr, Maboul, procureur général du roi, le seigneur de Mauzé s'était vu reconnaître le droit de haute justice dans toute la baronnie, et la possession du banc que le baron de Mauzé avait fait mettre dans le chœur de l'église paroissiale, avec tous les droits du fondateur.

Ce texte paraîtrait donner raison au baron de Mauzé ... Mais nous lisons ailleurs (2) que "le droit de litre n'appartenait au Patron qu'au dedans de l'église et non au dehors (3) .... ce qui donnerait aux Feuillants le droit de s'opposer à ce que l'on peignît les litres à l'extérieur de l'église.

Alors, comment pourrions-nous juger ?

Voici, du reste, un autre argument, d'un ordre plus élevé qui pourrait donner raison aux Feuillants : "Je crois qu'on peut dire avec raison que c'est un abus qui s'est glissé parmi les Chrétiens, de souffrir des ceintures funèbres dans les églises ... c'est mal à propos que l'ambition des hommes s'est venue placer jusque sur le sanctuaire et a voulu assujettir les choses les plus saintes à une espèce de servitude, dont elles devraient certainement être exemptes." (4).

Restons-en là, et ne ranimons pas cette vieille querelle des Feuillants avec la famille de Mursay. Ce qui nous intéresse, c'est d'avoir sous les yeux l'objet du litige, car - vous pourrez le constater - il s'agit bien des armoiries des Philippe de Valois, marquis de Villette-Mursay : "d'azur au chevron d'or accompagné de trois croissants d'argent, au chef d'or chargé de trois roses de gueules." (4).

Si vous voulez en savoir un peu plus, montez donc a la tribune de l'église, et vous verrez sur les murs, juste au même niveau que les peintures mises à jour, d'autres traces noires et même, près de la fenêtre, sous le clocher, quelques traces bleues qui indiquent l'emplacement d'un écusson. Un simple badigeon gris recouvre cette peinture, qui doit sans doute exister tout autour de l'église.

Par un beau soleil, allez maintenant dans le jardin du presbytère et regardez bien le mur sud de l'église : vous y apercevrez encore quelques traces noires, toujours au même niveau : sans doute les fameuses litres" que les Feuillants ne voulaient pas laisser peindre.

Les vieux murs romans de St Pierre de Mauzé ont-ils d'autres secrets à nous révéler ? C'est ce que nous saurons peut-être, si un jour on les débarrasse des horribles enduits, peintures et badigeons qui les recouvrent, et si on essaie de leur rendre, au moins en partie, leur beauté primitive. Mais ceci est une autre histoire.

Jean MONDON

(1) Faye - Mauzé en Aunis, page 127

(2) Traité des droits seigneuriaux et des matières féodales par Mr. François de Bontaric, professeur en droit français de l'Université de Toulouse (1761).

(3)Dictionnaire de droit.

(4)Gouget (Armorial du Poitou) - Pétiet (armorial poitevin) (renseignements fournis par le Service des Archives Départementales.)